Iaï, tachiaï, iaïdo, iaïjutsu…

» Posté par le 9 mars 2012 dans Histoire et philosophie, Toshiro Suga | 0 commentaire

 

 

Je vais reprendre aujourd’hui les réflexions sur l’origine des termes que nous utilisons régulièrement dans la pratique par l’analyse de iaï et ses corollaires, tachiaï, iaïdo, iaïjutsu. Je développerai ensuite en abordant brièvement l’histoire du iaï et celle des katakiuchi, vengeances du Japon traditionnel…

 

Iaï

 

« Iaï » est un mot composé de deux caractères, « i » et « aï ». Il est lui-même utilisé en combinaison pour former les mots « iaïdo » et « iaïjutsu ».

Le premier kanji utilisé dans iaï, i, est composé de deux parties. La partie supérieure symbolise le corps, tandis que la partie inférieure représente une tête ou un crâne couronné, partie évoquant ce qui est ancien. Ce premier caractère évoque aussi l’idée de barrière, une barrière entourant un corps suggère alors ici l’idée… de chaise. Mais si la chaise a été utilisée en Chine depuis plusieurs siècles ce n’est pas le cas du Japon qui ne l’adopta réellement qu’à l’époque moderne. Ce premier caractère utilisé au Japon convie donc l’idée d’être assis mais… par terre.

Le second kanji, aï, est le même que celui utilisé pour écrire Aïkido.

Une explication de son origine est l’image d’un couvercle sur un trou.

Il contient alors des notions telles qu’hermétique, superposition, unité.

En Aïkido on insiste beaucoup sur la notion d’harmonie mais ce sens n’est pas si évident lorsque l’on étudie l’origine de ce caractère. En tout état de cause le sens d’unité est bien plus présent que celui d’harmonie dans sa construction. Cela peut aussi nous amener à reconsidérer le sens de notre pratique en intégrant par exemple l’idée de superposer notre ki sur celui de l’autre personne, de l’englober. Il est alors important de revoir l’origine et les différentes significations possibles de ki, terme que nous avons déjà étudié dans un précédent numéro.

« Au », qui devient « aï » dans les mots composés, est donc la rencontre, la superposition, l’unité même temporaire de deux choses, deux sabres dans le cas de la pratique martiale.

 

Tachiaï

 

Si iaï véhicule l’idée du combat assis, « tachiaï » est son pendant, le combat debout. Tachiaï est aussi composé de deux caractères. Le premier, tachi, représente un homme debout. Le second est le même que le deuxième caractère de iaï. Tachiaï est un terme qui est aujourd’hui surtout utilisé en Sumo et désigne la charge initiale entre les combattants. Il est aussi présent dans le nom de nombreuses techniques martiales, notamment en Daïto ryu.

 

Iaïdo, Iaïjutsu

 

Iaï est un terme qui nous intéresse surtout parce qu’il forme la première partie des mots Iaïdo et Iaïjutsu, disciplines que nombre d’entre nous étudient ou ont étudié. Nous avons déjà abordé le, caractère do, qui signifie voie. Jutsu signifie quand à lui technique.

La différence entre les budos et les bujutsus est un débat qui occupe les chercheurs martiaux. Je crains que ce soit malheureusement une question sans issue définitive puisque le même mot peut recouvrir des conceptions différentes selon le maître qui l’emploie. Pour simplifier nous dirons que le Iaïjutsu insiste plus sur la finalité technique tandis que le Iaïdo, sans renoncer à la cohérence martiale, porte plus son attention sur le fait d’éduquer l’homme.

Techniquement le Iaïdo consiste à dégainer et couper, généralement dans le même geste. Comme nous l’avons vu le terme iaï évoque entre autres le fait d’être assis. Le Iaïdo comprend ainsi, bien que cela puisse varier selon les écoles, un très grand nombre de katas qui débutent dans cette position et qui forment la base de la discipline.

A l’origine le iaï semble avoir été pratiqué exclusivement en position debout. C’est au cours des siècles que les différentes écoles ont peu à peu intégré le travail à partir de la position assise, suivant en cela le courant de l’histoire. En effet si au départ les techniques ont été élaborées en temps de guerre, la longue période de paix de l’ère Edo créa une situation où les combats étaient de plus en plus des attaques surprises et de moins en moins des confrontations de type duel. Les traditions martiales s’adaptèrent donc aux circonstances les plus fréquentes.

Un grand intérêt du travail assis est que les contraintes supplémentaires amènent le pratiquant à développer des capacités qui rendent ensuite le travail debout bien plus aisé. En ce sens la logique est la même qu’en Aïkido ou Daïto ryu.

Une étude des denshos, rouleaux de transmission technique des écoles traditionnelles, révèle que les techniques de dégainage représentaient environ 30% du cursus. Le reste était consacré au

kenjutsu, les techniques de combat le sabre une fois dégainé. Cela est tout à fait logique dans la mesure où les écoles anciennes avaient un objectif pragmatique, assurer la survie de ses membres. Sachant qu’il était probable que la coupe lors du dégainage ne suffise pas à tuer à coup sûr son adversaire à chaque fois et que l’on pouvait avoir à faire face à de multiples ennemis, il est naturel que les samouraïs aient consacré une plus grande partie de leur temps à ce type de travail.

 

Hayashizaki Jinsuke Shigenobu

 

Si le travail de la coupe dans le dégainage exista probablement avant le 16ème siècle, notamment en Katori Shinto ryu, c’est Hayashizaki Jinsuke, né Hojo, qui fut le principal artisan de son développement en systématisant sa pratique. La vie de Hayashizaki est auréolée de mystère et comme avec tout personnage mythique il est très difficile de faire la part entre légende et réalité. Voici quelques éléments que la tradition rapporte.

Né selon les sources entre 1542 et 49, il disparaît vers 1621. Son père ayant été assassiné dans son enfance, probablement lorsqu’il avait deux ans, il fut élevé par sa mère dans le but de retrouver ses meurtriers afin de laver l’honneur de sa famille. A l’âge de 21 ans il se retire au temple Hayashizaki dont il adoptera le nom, afin de se consacrer à la pratique martiale. Durant ce type de retraite appelé sanro l’adepte s’immerge totalement dans la pratique au péril de sa vie. Pratiquant jour et nuit sans répit durant une période de 21 jours beaucoup périssaient d’épuisement. Cette sorte d’entraînement nous paraît aujourd’hui incroyable mais c’est grâce à un investissement sans compromis de ce type que sont nées nombre de traditions martiales japonaises les plus célèbres.

Arrivant au terme de son séjour Jinsuke, au paroxysme de l’épuisement, est au bord de la folie. La légende raconte qu’un tengu vient alors à sa rencontre… Les tengus, créatures mythiques du Japon ancien, sont des monstres à forme humaine et au long nez ou à bec d’oiseau. Ils vivent dans les montagnes, sont généralement maléfiques et maîtres en arts martiaux.

Jinsuke, assis, mourant, voit le tengu s’approcher de lui et dégainer son sabre pour l’attaquer. Jinsuke redresse alors son sabre et bloque l’attaque grâce à sa tsuka avant de pourfendre le monstre en dégainant et coupant dans le même geste… Il nommera l’école qu’il créera par la suite Muso Shinden ryu que l’on peut grossièrement traduire par « l’école de la transmission divine reçue en rêve ».

Une autre version de la création de l’école rapporte que c’est un homme à la longue barbe qui vint à la rencontre de Jinsuke au bout de 21 jours et lui révéla l’importance d’une longue tsuka.

 

Katakiuchi

 

L’histoire ne donne pas plus de détails sur le katakiuchi, la vengeance de Hayashizaki Jinsuke. On peut toutefois supposer que compte tenu de son niveau il a pu faire justice à son père. J’ai voulu aborder le katakiuchi parce que cette tradition japonaise est en rapport direct avec Takeda Sokaku, le principal maître de Ueshiba Moriheï, et nous ramène aux racines de l’Aïkido.

A l’époque féodale le Japon était divisé en une cinquantaine de régions. Les déplacements étaient extrêmement surveillés et beaucoup ne quittaient jamais les terres qui les avaient vu naître.

Toutefois, dans le cas où votre famille était victime d’un assassinat, il existait le système de katakiuchi. Ce système permettait à certaines conditions aux membres survivants de la famille de se faire justice. Le seigneur délivrait alors un passeport qui autorisait son détenteur à traverser les provinces jusqu’à ce qu’il ait accompli sa tâche.

Le katakiuchi est une tradition qui a donné lieu à de nombreux récits de par son caractère hautement tragique. Certaines histoires racontent des quêtes éperdues durant parfois plusieurs décennies afin de rétablir l’honneur d’une famille. Parfois en vain…

 

Takeda Sokaku assassin ?

 

Ce qui suit n’étant fondé sur aucune preuve, je vous invite à ne prendre cela qu’en tant que pure spéculation de pratiquant cherchant à comprendre le personnage incroyable que fut Takeda Sokaku.

Dans le milieu des arts martiaux, certains supposent que Takeda Sokaku aurait été la cible d’un katakiuchi et que c’est la raison pour laquelle il serait parti à Hokkaïdo. Quels sont les éléments qui ont pu mener à cette supposition ?

Tout d’abord, alors que certaines périodes de sa vie sont très bien documentées, il existe à peu près une décennie pendant laquelle Takeda disparaît avant de réapparaître à Hokkaïdo. Qu’a-t-il fait durant cette période ? A-t-il poursuivi son musha shugyo, son tour du Japon à la rencontre des grands adeptes de son temps ? S’est-il retiré pour pratiquer à l’écart du monde ? N’a-t-il pu être mêlé à un incident grave qui donnera lieu à un katakiuchi, lui qui garda un tempérament si « original » jusqu’à ses derniers jours?

Ensuite pourquoi serait-il parti à Hokkaïdo, terre si désertique que le gouvernement japonais payait les volontaires pour s’y installer, alors que son niveau lui aurait permis de vivre confortablement en enseignant dans n’importe quelle île plus habitée du Japon ?

Pourquoi craignait-il tant d’être assassiné au point qu’il ne laissait que ses plus proches disciples lui préparer sa nourriture et qu’il n’y touchait qu’après qu’ils l’aient eux-mêmes goûtée. Si l’on peut attendre de tout budoka qu’il soit vigilant, Takeda est le seul connu pour de telles extravagances. Le récit de Mochizuki Senseï de sa rencontre avec Takeda Sokaku éclaire encore ce côté paranoïaque.

Mochizuki Minoru raconte qu’un jour, alors qu’il s’était retrouvé seul au dojo d’O Senseï, un vieillard serait apparu suivi d’un homme. Celuici, chauffeur de taxi lui demanda de lui régler sa course. Lorsque

Mochizuki lui demanda pourquoi il ne l’avait pas demandé au vieil homme, il raconta effrayé qu’à la gare ce dernier avait tué d’un geste soudain un chien qui aboyait vers lui avec un shikomizue, une canne épée.

Mochizuki Senseï se doutant d’après les récits qu’il avait entendus qu’il avait affaire au professeur de son maître fit alors rentrer l’homme au salon. Il lui servit du thé et des gâteaux que celui-ci n’accepta qu’après qu’il les eut goûtés lui-même. Lui proposant ensuite de prendre un bain il l’accompagna et l’aida à se dévêtir comme il était de coutume. C’est alors qu’une lame nue tomba à terre! Takeda portait en permanence une lame sans fourreau contre son corps. Cette arme lui avait d’ailleurs probablement causé plusieurs des nombreuses cicatrices qu’il avait sur son corps…

 

Ce sont tous ces éléments qui, une fois réunis, peuvent laisser supposer que Takeda Sokaku était sans doute la cible d’un katakiuchi.

Produit d’une époque violente et troublée Takeda Sokaku est, plus encore que Ueshiba Moriheï, notre lien direct avec les bushis du Japon traditionnel, Japon qui vit la naissance du Iaïjutsu. Et la boucle est bouclée…

 

 

Toshiro Suga

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