Entretien

» Posté par le 5 mars 2012 dans Daniel Leclerc, Portraits | 0 commentaire

AJ : Quand a commencé ta vie d’aïkido ?

DL : Ma vie d’aïkido commence en 1973, à Nancy. Je ne sais pas pourquoi je voulais faire de l’aïkido, mais je voulais absolument en faire. Je pense que ça se rapporte à un souvenir d’enfance : j’ai vu une démonstration d’aïkido quand je devais avoir environ huit ans. Ça m’a tellement fasciné que c’est, je pense, à ce moment-là que j’ai pris inconsciemment la décision de pratiquer l’Aïkido. Je me suis donc inscrit au SHOBUKAI de Nancy dès que je suis devenu indépendant, notamment au niveau de la voiture. Encore aujourd’hui, je ne regrette pas ce choix, parce que j’y ai rencontré un enseignant (Paul Friedrich) et des pratiquants qui ont su me transmettre leur passion pour cet art. Trois mois après mon inscription, je participais à mon premier stage et y rencontrais pour la première fois Tamura Sensei et Tiki.

C’est un souvenir plutôt marquant. Le stage se tenait à Belfort, en décembre 1973. Je ne me souviens plus précisément pourquoi, mais nous sommes arrivés en retard et le cours avait déjà commencé. À cette époque, les stages ne se déroulaient pas dans de grandes structures comme aujourd’hui et il y avait beaucoup moins de monde. Bref, au moment où j’ai ouvert la porte pour entrer dans le dojo – il fallait passer par le dojo pour aller au vestiaire –, Sensei était en train de démontrer un mouvement au sabre avec Tiki et ils ont tous les deux poussé un kiaï tonitruant, qui m’a un peu… saisi, c’est le mot juste. Ce n’était pas de la peur, non ! J’ai été saisi comme quand j’entends des grandes orgues, un picotement particulier à la base de la colonne vertébrale. Chaque fois que j’écoute des grandes orgues, j’ai cette même sensation. La cornemuse aussi.

Donc mon aventure en Aïkido commence en 73. C’est aussi l’époque où Chiba Senseï commençait à diriger des stages en France, en Belgique, en Suisse.

Comme j’étais étudiant et que je disposais d’un peu de temps, la passion et l’enthousiasme aidant, j’ai suivi Chiba Senseï dans tous ses stages. Il m’a appris la chute…, à mon corps défendant. Je me souviens qu’à cette époque, il avait un uke anglais du nom de Mikel. À chaque fois qu’il l’appelait pour démontrer, j’avais mal pour lui. Ce type était littéralement détruit. À l’occasion d’un stage, il s’était « amusé » à compter toutes ses blessures et en avait dénombré 35 ! Mais je ne regrette pas mon apprentissage avec Chiba Senseï qui devait avoir, à cette époque, moins de trente cinq ans, Il était tonique et vigoureux, mais il m’aimait bien. Il me prenait fréquemment comme uke. Avec lui, je « dérouillais ». À l’occasion d’un stage, il a appelé Tiki pour qu’il traduise quelque chose qu’il tenait absolument à me dire : « Dis à ce type qu’il a bon corps pour faire Aïkido. Alors qu’il ne m’oblige pas à le détruire ! ». J’avoue que cette phrase m’a laissé longtemps perplexe et c’est seulement après de nombreuses années que je l’ai comprise, enfin je crois ! Je pense qu’il voulait parler de ma façon de faire Uke, c’est-à-dire la différence entre : subir et accepter.

AJ : Quel âge avais-tu en 1973 ?

DL : 19 ans.

AJ : Donc la première fois que tu as vu de l’Aïkido, cela devait être au début des années soixante. C’était un film ?

DL : Non, non ! C’était une démonstration, dans une école primaire à Vandoeuvre, dans la banlieue de Nancy. Je pense que c’est René Trognon qui a fait cette démonstration. Quand je lui en ai parlé, longtemps après, il m’a répondu que ce n’était pas impossible. À cette époque, il suivait Maître Nocquet.

Rétrospectivement, je pense que ce qui m’a fasciné est, comment dire… l’esthétique, … c’était beau à voir, élégant, harmonieux. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais même de l’aïkido mal fait est beau à voir en vidéo. Je ne pense pas si cela tienne uniquement au costume bien que, sans hakama, l’impact visuel n’est pas le même. C’est, je crois, la gestuelle, l’enchaînement dynamique et harmonieux des techniques qui rendent l’Aïkido aussi esthétiquement attrayant. Rien que pour cette simple et objective considération, l’Aïkido de O’Sensei mérite d’être appelé « art ». Il a créé une discipline chorégraphiquement belle à voir, que l’on soit pratiquant ou pas.

J’ai eu cette même sensation la première fois où j’ai vu Tiki pratiquer l’Iaï : j’ai voulu apprendre cette discipline et j’aurais même accepté de mourir pour le faire. Je n’ai, heureusement, pas eu à le faire. Il me suffisait de déménager là où se trouvait Tiki.

Il y a peu de gens qui connaissent cette histoire… C’était en 1976. Chiba Senseï avait décidé de venir en France et de s’installer à Cannes. Il ne voulait plus rester en Angleterre. Tiki, qui suivait également Chiba Senseï, s’était donc transféré de Lausanne à Cannes, pour l’accueillir. Finalement, il a décidé, au dernier moment, de retourner au Japon.

Pour ma part, j’ai effectué mon service militaire. À mon retour à la vie civile en 77, je suis allé à Aix pour suivre l’enseignement de Tamura Sensei. Après six mois de vie aixoise uniquement consacré à la pratique, avec Mamy et Philippe, Sensei m’a dit : « Nounours – c’était mon surnom – Tiki besoin assistant à Cannes pour développer Aïkido. » Je lui ai répondu que je ne voulais pas le faire parce que j’étais venu là pour apprendre l’Aïkido avec lui. Bref, 2 jours après, j’étais à Cannes. C’est vrai que Tiki donnait hebdomadairement des cours à Cannes, à Nice, à Draguignan et à Monaco. D’un point de vue purement historique et biographique, je peux donc dire que je suis un élève de Tiki. Il m’a enseigné l’Aïkido, le Iaï, le Ken, le Jo et tant d’autres choses qu’il mérite ma pleine et entière reconnaissance. À cette époque, Pierre Chassang enseignait encore l’Aïkido à Cannes. Pierre Chassang… ,figure incontournable de l’Aïkido français et européen…

Pierre m’a pris immédiatement en affection et je ne le regrette pas, même si ce lien m’a valu bien des déboires au niveau fédéral. Il m’a enseigné l’art de la politique – dans le bon sens du terme – et les multiples aspects de la vie associative.

Avec Tiki et Pierre, nous avons fondé la Fédération Nationale d’Iaï, puis la Fédération Européenne en 79. C’est à cette époque également, toujours sous la supervision de Pierre, que j’ai conçu les statuts et le règlement des « 3 A » : l’Association des Alpha de l’Aïkido.

Toujours en 79, j’ai organisé le 1er stage des Iles, qui fêtera bientôt son 30e anniversaire. Tu devrais venir y faire un reportage. Senseï est venu nous y rendre visite plusieurs fois. Il le considérait comme le stage idéal.

J’étais aux côtés de Pierre lors de la scission avec le judo, en 1982, et la création de la FFLAB. Je suis l’un des trois fondateurs de cette fédération, avec Tamura Sensei et Pierre.

En 1983, j’ai abandonné toutes mes charges fédérales. J’ai eu mon deuxième enfant, puis un troisième : on ne peut pas tout faire. Je me suis dès lors consacré à la seule pratique et ai laissé totalement de côté la politique. Je dois dire que je ne regrette pas mon choix. La politique, ça fait travailler plus l’ego que la technique. Et puis la pratique, ça transforme le caractère. Je pense que ce qu’il y a de terrible en aïkido est de ne plus tomber.

AJ : De ne plus tomber ?

DT : Oui ! Par exemple, à chaque fois que je vois Tamura Sensei faire ses ukemi pendant la préparation, je suis admiratif et je me dis : « J’’espère qu’à 73 ans, je pourrais faire ça aussi ! » Et encore, faire ukemi tout seul est une chose. Mais faire ukemi avec un adversaire qui te projette, c’est-à-dire faire, ou être uke, est une autre chose. Bien entendu, avec un autre rythme, évidemment : on ne tombe pas à soixante-cinq ans comme on tombe à vingtcinq.

Mais avec l’idée de t’harmoniser avec le mouvement de tori et que ta chute soit la conclusion harmonieuse de cet échange. C’est marrant que les Japonais n’aient pas – ou ils le font peut-être consciemment – compris la valeur éducative de l’ukemi. J’ai écrit un article sur ce sujet et tu pourras le lire sur mon site. Mais bon ! On ne peut pas dire que les Japonais aient une didactique fantastique. Ce n’est pas dans leur mode de penser, ni dans leur mode d’être.

Pourtant, nous sommes parvenus avec Tiki à combiner la technologie occidentale à l’empirisme oriental. En 83, ou 84, je ne me souviens plus, nous avons créé le Groupe de Recherche sur la Métallurgie Traditionnelle. En effet, de notre point de vue, la pratique du Iaï ne doit pas se limiter à la seule extraction du sabre : elle comprend aussi l’étude du Ken, la coupe (tameshi giri) et la connaissance de l’instrument avec lequel on pratique : son histoire, sa forge, sa nomenclature, etc. Le but de cette association était donc de constituer un groupe d’amis dont chaque membre poursuivrait une recherche dans sa propre spécialité, pour ensuite mettre en commun les connaissances acquises.

En 1990, grâce au soutien du Musée de l’Histoire du Fer à Nancy, nous avons organisé un stage sous la direction d’un forgeron japonais, Trésor National, dans le but de forger une lame hors du Japon, ce qui, à ce jour, n’avait jamais été réalisé. Les Japonais eux-mêmes étaient intéressés par ce projet parce qu’ils voyaient la science comme un complément utile à leur art. Pour savoir s’il peut fondre un acier, un forgeron japonais regarde le temps, le vent, la pression, consulte les dieux et dit : « Aujourd’hui c’est un bon jour pour faire de l’acier. » . La technologie occidentale permet scientifiquement d’expliquer pourquoi ce jour est bon grâce à sa capacité de mesurer les éléments. Ça a été un bon exemple d’échange interculturel, même si l’entreprise s’est révélée fastidieuse…

Mais avec le Budo, il est rare de trouver un maître japonais capable de comprendre et d’accepter le mode de penser occidental. Pourtant, aujourd’hui, le Budo appartient au monde, il n’appartient plus au Japon. J’ai plusieurs fois entendu des maîtres japonais affirmer qu’un occidental ne pouvait pas comprendre le Budo parce qu’il n’était pas japonais. C’est comme pour le vin : les Français ont encore du mal à accepter l’idée qu’il puisse exister du bon vin, et du très bon, hors de France.

Mais il est vrai que pour comprendre le Budo, un occidental doit nécessairement se défaire de son mode de penser cartésien et dualiste.

AJ : Est-ce toujours Tiki qui donne les cours au dojo de Cannes ?

DL : Non, maintenant Tiki tourne. Il donne des stages dans le monde entier.

AJ : Je veux parler de cette période-là.

DL : À cette époque-là, oui. Quand je suis arrivé à Cannes en 77, c’était encore

Pierre le responsable technique du Dojo. Mais Tiki y enseignait également : il y avait des cours de Pierre et des cours de Tiki. Ensuite, Pierre a laissé la direction du club à Tiki. Quand il a commencé à être de plus en plus pris par ses stages à l’extérieur, j’ai pris le relais. Puis, quand je suis parti en Italie, c’est François 〔Dufour〕, un ami de toujours, qui a continué la transmission de l’enseignement à l’Aïki Club de Cannes.

AJ : Pour revenir un peu en arrière, en 1980 tu es à Cannes. Et après ?

DL : En 1982, j’ai participé activement à la création de la FFLAB et à sa mise en place, dans ma cave-bureau, à Cannes. Puis, en 1983, j’ai laissé tomber les histoires fédérales. En 1988, on a essayé de s’y remettre avec Tiki, avec le dojo de Me Tamura. On avait soumis un projet qui avait été accepté, mais après ils ont fait machine arrière… J’étais fondateur de l’ENA, mais mon nom a disparu depuis, comme celui de Tiki d’ailleurs ! En 1992, j’ai soutenu la candidature de Gérard Gras à la présidence de la FFAB parce qu’il était en faveur de l’union, et il s’en est fallu de peu que nous remportions les élections.

Mais l’union n’est pas dans l’ère du temps : ne sommes-nous pas dans le Kali Yuga : « l’âge des conflits » !

Pour en revenir à la politique, je dois admettre que je n’ai pas vraiment abandonné mes utopies.

Ce qui m’a toujours stupéfié avec les pratiquants d’aïkido est leur incapacité à faire « Aï » au niveau de leur organisation. Il y a deux fédérations en France et une multitude d’associations qui ne se reconnaissent ni de l’une, ni de l’autre.

Il y a deux fédérations en Europe et une multitude d’associations… Au sein de la fédération internationale, on ne peut pas dire qu’il y ait une grande entente non plus. Comment prétendre trouver l’harmonie sur le tatami si l’on se révèle incapable de la trouver hors du tatami. Il m’a fallu un certain temps et, devrais-je dire, un temps certain, pour accepter l’idée que le monde des aïkidokas – au sens de la société des aïkidokas – n’est pas différent des autres.

Belle désillusion ! Je l’appelle : « le syndrome du Père Noël », et je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’expliquer pourquoi !

En Italie, la situation n’est pas différente, loin s’en faut !… C’est quasi un euphémisme dire que l’Italie n’est pas très bien organisée, et au niveau du sport, pas bien organisée du tout : chacun fait plus ou moins ce qu’il veut.

Quiconque peut ouvrir un Dojo d’Aïkido même s’il n’a jamais pratiqué. Chacun est maître dans son petit dojo : « le gros poisson dans le petit étang ». Inutile de dire qu’y cohabite une myriade de groupuscules qui prétendent tous être l’unique et vrai Aïkido.

L’Italie, qui fait partie de l’Europe, devra un jour ou l’autre s’organiser. Ainsi, et pour la première fois depuis le fascisme, le nouveau gouvernement en place a créé un Ministère du Sport. Il est fort probable que le nouveau ministre calquera la nouvelle organisation du sport sur les normes européennes : une fédération sportive par activité sportive. Et si tel est le cas, qui représentera l’aïkido, en l’état actuel de ses dissensions ?

Comme j’aime aller au bout de mes utopies et que j’ai trouvé en Italie un terrain fertile, quasi vierge au niveau institutionnel, j’ai décidé de tenter une nouvelle expérience d’unification, parce que j’aime croire qu’il soit possible de faire Aï entre les nombreux courants de l’Aïkido, en l’occurrence italien. Fort des expériences passées, j’ai donc cherché un type d’organisation qui permettrait de ne pas retomber dans les mêmes travers.

Il m’est alors venu une idée, issue de mon passé de syndic de copropriété.

Dans un immeuble, chacun jouit de son appartement comme il entend, sans devoir en rendre compte à quiconque. Mais il faut gérer les parties qui n’appartiennent à personne en particulier mais dont tout le monde bénéficie : le gardien, l’ascenseur, les espaces verts, etc.

J’ai donc proposé à différents chefs de groupe (caposcuola) que j’ai rencontré un projet d’unification de l’aïkido italien basé sur le principe de la copropriété : une espèce de confédération que j’ai appelée « AI-Aikido Italia ». Cette association sera gérée par un Conseil des Sages, chaque sage étant nommé par son groupe, pour autant qu’il représente au moins 8 dojo ou 200 pratiquants. Le projet s’est concrétisé en juin dernier et l’A.I. comprend déjà quatre groupes, soit un peu plus de 1000 pratiquants.

AJ : Tu donnais régulièrement des cours, des stages. Et la famille, les enfants ?

DL : Absolument ! Pendant une période, je donnais un cours de Iaï chaque jour, du lundi au vendredi, à 6 h. du matin. Le cours commençait toujours par un entraînement de « seau do ». Ça consistait à recevoir sur le corps un seau d’eau glacée : très vivifiant… Pendant cette même période, je tenais

quotidiennement un cours de Jo durant l’heure du déjeuner, de 12 h.15 à 13 h.45. Après l’entraînement, j’allais déjeuner rapidement pour reprendre mon travail à 14 h.30. Pendant dix-huit ans, il m’a donc fallu, comme on dit, gérer la famille, le boulot, le Budo et le dodo… Je participais annuellement à plusieurs stages d’Aïkido, d’Iaï ou de Jo. J’organisais annuellement le stage des Iles de Lérins : cette année était le 27e. C’est un stage qui se déroule sur 3 jours avec 9 heures d’entraînement par jour. Trois disciplines sont pratiquées :

Aïkido, Iaïdo et Jodo. Une centaine de personnes y participent chaque année.

J’ai commencé le Iaï et le Jo avec Tiki quand je suis arrivé à Cannes, en 1977.

En 1979, nous avons rejoint la Fédération Européenne de Jodo dirigée par Pascal Krieger, un Suisse. C’est aussi à cette époque que j’ai connu Stéphane [Benedetti], en 1976 exactement. C’est un personnage… Je le connaissais déjà de vue, mais c’est à cette période que j’ai réellement fait sa connaissance, avant son départ au Japon, devant un gigantesque plat de « pieds paquets » provençal dont il raffole.

AJ : Et tu as continué le Iaï et le Jodo ?

DL : Oui, ce sont trois activités que je pratique toujours parallèlement. Je me souviens qu’un pratiquant m’a dit un jour : « Toi, avec le Iaï, le Jo, l’Aïkido, tu te disperses ! » Ce à quoi j’ai répondu : « Tu sais, peu m’importe de jouer du piano, de la flûte ou du violon. Ce qui m’intéresse est faire de la musique. ».

Pierre également n’a jamais manqué de critiquer ma pratique parallèle de plusieurs disciplines martiales, et je me souviens lui avoir répondu un jour :

« Pour moi, la pratique martiale s’articule autour de 3 pôles : tandoku renshu (le travail seul), sotaï renshu (le travail à deux) et tameshi giri (la coupe réelle). Avec l’Iaï, je pratique tandoku renshu, avec le Ken et le Jo : sotaï renshu et avec l’Aïkido tameshi giri. ».

Je pense que ce qui gêne les pratiquants d’Aïkido avec le travail des armes, c’est le « kata ». En Aïkido, le kata n’existe pas, quoique… Ce que j’aime dans la pratique du Iaï, du Ken ou du Jo, est la liberté. Mais le prix de cette liberté est le kata. Ce que j’aime dans la pratique de l’Aïkido est la liberté. Mais le prix de la liberté en Aïkido est la médiocrité.

Je n’ignore rien de la polémique qui oppose les pratiquants d’Aïkido à propos du travail des armes. J’ai toujours évité d’entrer dans cette polémique. D’une part parce que chacun est seul sur la Voie et qu’il la suit comme bon lui semble, partant du principe que tous les chemins mènent à Rome ou, plus exactement, peuvent y mener. Il existe un dicton japonais qui l’exprime différemment : « Toutes les pierres qui tombent à la rivière arrivent à l’estuaire rondes et polies. » J’aime bien ce proverbe. En fait, j’aime les proverbes en général et leur mode simple et universel d’enseigner. Je ne sais pas si tu as déjà remarqué, mais il y a toujours un proverbe qui en contredit un autre, comme pour nous rappeler que la vérité n’est ni blanche, ni noire.

C’est un peu comme pour cette polémique, la réponse n’est ni blanche, ni noire. Et d’autre part parce que je ne peux m’empêcher de dire, et excuse-moi d’être à mon tour « polémique », que la majeure partie des pratiquants qui soutiennent la thèse de l’Aïkido sans les armes est celle qui ne les pratique pas. C’est un pléonasme, me diras-tu, mais comment peut-on parler de quelque chose qu’on ne connaît pas ? Comment peut-on prétendre que le vin français est le meilleur du monde si l’on n’a jamais goûté de vins étrangers ?

Ce qui est différent fait peur et le réflexe primaire pour se préserver est de dénigrer.

Honnêtement, je suis d’avis que l’Aïkido se suffit à lui-même ou, plus exactement, qu’il devrait se suffire à lui-même. Mais les circonstances dans lesquelles nous le pratiquons ne sont pas idéales, comme elles pourraient l’être pour un uchi deshi, qui est totalement immergé dans la pratique, 24 h./24.

Pour cette raison, je trouve que le travail des armes est un complément utile et un instrument didactique efficace pour nous aider à trouver la biomécanique nécessaire à la pratique martiale.

À titre d’exemple, le Jodo m’a permis de comprendre « ki ken taï ». En Aïkido, on utilise plutôt l’expression : « shin gi taï », mais le principe est le même, savoir la coordination entre le ki, l’arme et le corps. C’est le référent technique japonais de la Fédération Internationale de Jodo, Nishioka Senseï, qui me l’a fait comprendre à l’aide d’un mouvement de base (kihon). Je me suis donc astreint durant pratiquement un an à pratiquer cet exercice quotidiennement en tandoku renshu. C’est le temps qu’il aura fallu à mon corps pour intégrer cette coordination et pour obtenir les premiers résultats concrets. Cela peut paraître long, mais mon corps devait d’abord et avant tout « désapprendre » les mauvaises habitudes qu’il avait prises, ce qui n’est pas le cas pour un débutant. Mais le plus étonnant est que ces résultats se sont manifestés non seulement au niveau de ma pratique du Jo, mais également du Ken et surtout de l’Aïkido.

AJ : Et tu fais les stages avec Me Tamura…

DL : Oui, régulièrement. Je le vois plusieurs fois par an et depuis que je suis à Milan, je participe ponctuellement au cours mensuel qu’il donne à Monaco. Il en a d’ailleurs été étonné et n’a pas manqué de me le dire : « Quand tu habitais Cannes, tu ne venais jamais et maintenant que tu habites Milan, tu viens ! ». J’ai donc dû lui expliquer qu’avec mon travail, les réunions se tenaient le soir et m’empêchaient de venir. Je ne sais pas s’il m’a cru !

AJ : Et quand cette période s’est-elle terminée ? Car aujourd’hui tu es en Italie, n’est-ce pas ?

DL : Je suis arrivé en Italie en mars 2003. Il y a des moments dans la vie où, comment dire… Si après trente ans de Budo on hésite à donner un coup de sabre quand il faut trancher, c’est que l’on n’a pas vraiment appris.

J’ai donc diamétralement changé ma vie. Je suis venu grossir le rang des professionnels de l’Aïkido, avec le Iaï et le Jo en plus dans mes bagages, et je vis maintenant à Milan.

J’ai attendu d’avoir cinquante ans, et un signe du destin, pour me consacrer entièrement à la pratique du Budo, alors que c’était mon voeu le plus cher dès le départ. Disons que les circonstances, ou mon karma, ne m’ont permis de le réaliser plus tôt. Et je reconnais que c’est mieux ainsi : il n’y a pas de hasard.

Plus tôt, je n’aurais pas été prêt. Ou alors je n’aurais fait que refaire, mal, ce que Tiki fait très bien. Aujourd’hui, je suis moi, raison pour laquelle j’ai appelé mon Dojo « IDAM » qui, en sanskrit, signifie « ce qui est » (NYO en japonais).

Faire des stages est intéressant, mais l’investissement n’est pas le même.

Enseigner dans un Dojo, dans son Dojo, est toute une autre chose. C’est un peu comme pour les enfants : s’occuper de ceux des autres (ceux de tes frères ou soeurs, de tes amis) une fois de temps en temps, est une chose, s’occuper de tes enfants, tous les jours, est une autre chose. Ceux-là sont vraiment tes enfants. Mais les pratiquants de mon Dojo ne sont pas « mes » élèves. Ils ne sont pas « à moi », mon Dojo si. Ils sont plutôt des compagnons de voyage sur la Voie.

AJ : Mais maintenant, tu enseignes le Jodo ici, à La colle ?

DL : Quand François m’a informé qu’il voulait arrêter le shiatsu au stage de La Colle et que le créneau horaire devenait donc disponible, j’ai immédiatement téléphoné à Jenny. Elle m’a donné son accord de principe, mais souhaitait que j’obtienne également l’aval de Tamura Sensei, ce qu’il était dans mon intention de faire. Senseï m’a donné également son accord et j’en ai été doublement satisfait. D’une part parce qu’il semblait avaliser la pratique du Jodo durant un de ses stages et, d’autre part, parce qu’il me faisait confiance. Je sais que Senseï voyait d’un oeil critique cette discipline, mais peut-être n’était-ce pas la discipline !

AJ : J’ai remarqué que pas mal de pratiquants, après une trentaine d’année d’aïkido, se tournent vers le Jo et le Bokken parce qu’ils se sentent « coincés » dans leur pratique. Qu’en penses-tu ?

DL : Il n’est pas anormal d’avoir l’impression, après un certain nombre d’années de pratique, de stagner, de tourner en rond, de ne plus progresser.

C’est alors le moment de se tourner vers une autre discipline, pour redécouvrir les joies et les affres d’être à nouveau débutant. Cette discipline peut être un autre art martial, le Shodo, le bonsaï, le Chado, peu importe pourvu qu’elle reste dans le domaine culturel, philosophique et spirituel de la « discipline mère ». Ce nouvel apprentissage donne les stimuli qui, à la longue, venaient à manquer.

Tu connais le principe LOL2A ? C’est un Suisse allemand qui a découvert ce principe, René EGLI.

LOLA est l’abréviation allemande de :

LO = Loslassen = lâcher prise, libérer

L = Liebe = amour (L2 = amour au carré)

A = Aktion.Reaktion = action/réaction

Après avoir lu son livre, je me suis dit : « C’est fantastique pour un pratiquant d’aïkido ! ». Ça lui explique comment il peut faire Aïki sur et hors le tatami : lâcher prise, aimer les autres, beaucoup, au carré, et action = réaction. Je ne saurais trop conseiller à tous les pratiquants de le lire. C’est l’application concrète du livre de Chögyam Trungpa : « Shambala – La Voie Sacrée du Guerrier ».

AJ : Que penses-tu de l’absence de compétition en aïkido ?

DL : Ah bon ! Il n’y a pas de compétition en Aïkido ? Tu veux dire qu’il n’y a pas de matchs, de rencontres sportives ! La compétition existe à tous les niveaux sur le tatami : quand je teste mon adversaire, quand je lui résiste, quand je le bloque, quand je refuse la chute, etc. Bien souvent, on justifie ce comportement par des motivations d’ordre pédagogique. Aussi, sous prétexte de ne pas être complaisant avec TORI, on finit par être complaisant envers soimême.

Dans bien des cas, malheureusement, il s’agit plus d’une manifestation de l’ego que d’une véritable vocation pédagogique, dans ce sens où contrarier la réalisation de la technique permet de se rassurer sur sa propre incapacité à la réaliser soi-même. On pense : « Je ne parviens pas à la réaliser, mais il n’y parvient pas non plus !… Et je ne fais rien qui puisse lui permettre d’y parvenir. ». Ce comportement, quelque peu stérile, empoisonne littéralement la pratique sur les tatamis.

Mais pour répondre à ta question, je pense que si O’Senseï a décidé de ne pas l’introduire, on n’a pas à se poser la question, ne serait-ce qu’en respect des « droits d’auteur ». Jigoro Kano n’a pas fait le même choix, mais il existe une pratique du Judo non compétitive.

Je ne sais pas si tu peux t’imaginer un Français vivant en Italie… Après la finale de la coupe du monde (rire). Sur l’histoire du coup de tête de Zidane, j’ai expliqué : « C’est quand même incroyable, vous, Italiens, vous pouvez dire à un type : « Hier soir, j’ai b…. ta femme et je me suis fait faire une p… par ta fille ! » et l’estimer violent parce qu’il vous a balancé un coup de tête. Mais pour eux, ça semble normal. La violence verbale…

AJ : Avec des mots, on peut faire plus mal qu’avec les mains

DL : Quand j’ai abordé le problème de la violence verbale, ils m’ont répondu :

« Oui ! mais ça fait partie du sport. ». C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi de pratiquer un art plutôt qu’un sport.

Évidemment, l’absence de compétition a aussi ses mauvais côtés. Parce que tout le monde peut croire être arrivé là où il n’est pas. Dans le Japon de l’époque Edo, quand quelqu’un voulait ouvrir un dojo, il était tout de suite défié. S’il remportait le duel, il devenait crédible, autrement il mourrait, ou il disparaissait. Aujourd’hui, on ne peut plus défier un dojo. Donc n’importe quel hurluberlu, un type qui souvent apprend l’aïkido sur une vidéo, peut se décréter « maître ». C’est la liberté…

Je pense sincèrement que l’on ne peut pas faire de Budo et être démocrate. Ce n’est pas compatible. Un pratiquant de Budo est quelqu’un qui se suffit à luimême.

Il n’attend rien de la société parce que les principes de vie qu’il a adoptés lui permettent de vivre en harmonie avec tout type de société, quel qu’il soit.

Ne pas être démocrate ne signifie pas être anti-démocrate, mais je n’ai jamais voté de ma vie. Parce que je n’y crois pas. Je ne crois pas que la vérité soit du côté de la majorité. La vérité est autre chose.

Le Budo ne propose pas un modèle de société ; il propose tout au plus un modèle d’individu. Je veux dire par là que si l’on vit selon les principes de l’Aïkido, on est bien dans le monde et avec tout le monde. On est bien parce que l’on sait s’adapter, parce que l’on est « Aï ». Le monde n’est ni parfait, ni imparfait, il est. Et si l’on peut considérer qu’il tourne mal, ce n’est pas sa faute, mais celle des hommes et leur désir de domination. Je pense sincèrement que le problème principal de l’homme est la peur.

Récemment, j’ai vu un film : Battle Royale, avec Kitano, l’acteur qui joue dans le remake de Zatôichi. Il s’agit d’un film de science-fiction qui se déroule au Japon. Face à la perte d’autorité des parents sur leurs enfants, le gouvernement décide de réagir. Une fois par an, une classe de lycée, constituée d’adolescents d’environ 17 ans, est choisie au hasard et portée sur une île abandonnée. À ce moment, il leur est annoncé qu’il ne devra en rester qu’un seul. On leur attache un collier au cou qui permet de les repérer, mais également de les tuer s’ils se trouvent à un endroit où il ne devrait pas se trouver. On leur donne à chacun un sac à dos contenant un minimum de survie et une arme, quelle qu’elle soit : hache, mitraillette, arc, couvercle de marmite. Bien entendu, ils n’y croient pas et l’un d’entre eux tente de se rebeller. Il est instantanément tué par son collier, sous le regard affolé de ses camarades de classe. C’est à partir du moment où ils se rendent compte qu’il ne s’agit pas d’un jeu que le film devient intéressant. C’est la panique et l’analyse des peurs faite par le réalisateur est absolument magistrale.

Ce que le Budo nous apprend n’est pas de ne plus avoir peur. Les terroristes qui se font sauter avec leur bombe n’ont plus peur, parce qu’ils sont fanatisés.

Le vrai guerrier n’est pas un fanatique : il a peur, il doit avoir peur, il doit utiliser et contrôler sa peur. Je me souviens d’un propos de Senseï qui m’a laissé longtemps perplexe. Il disait : « L’Aïkido ne peut pas perdre. » Pendant longtemps, j’ai trouvé ce propos très présomptueux. Je ne sais pas si je l’ai compris aujourd’hui, mais mon erreur était d’avoir substitué mentalement et inconsciemment le mot Aïkidoka à celui d’Aïkido.

Je suis arrivé à l’Aïkido au bon moment ; j’ai connu l’Aïkido des débuts et j’en ai vécu la mutation. Au début de ma pratique, l’Aïkido était une petite famille dont les membres n’avaient que pour seule motivation pratiquer, pratiquer et encore pratiquer. Aujourd’hui, l’Aïkido est une grosse organisation dont les membres semblent avoir oublié le message. Mais ne crois pas que je veuille grossir le rang des nostalgiques, car aujourd’hui je sais que : « l’Aïkido ne peut pas perdre » et cette connaissance me remplit de joie et d’espoir.

Tu connais la différence entre un optimiste et un pessimiste ?

« Comment ça va ? » demande l’optimiste au pessimiste.

« Mal, très mal. Plus mal que ça, je ne pourrais pas. » répond le pessimiste.

« Mais si ! Mais si ! » lui répond l’optimiste….

AJ : Dans ta carrière de pratiquant tu as dû en voir… Te rappelles-tu des situations amusantes ?

DL : Lors du premier stage auquel j’ai participé à Belfort en 73, les douches étaient mixtes, et personnes ne le savait. Je me souviens de la tête de Sensei quand une fille est entrée à poil dans les douches… (rire)

Comme je l’ai dit, de 74 à 76, j’ai ponctuellement suivi Chiba Sensei à tous les stages qu’il dirigeait en France, en Belgique et en Suisse et j’étais également présent au premier stage fukushidoin qu’il a dirigé dans le Sud de la France à St Maximin avec Tamura Sensei. Je n’étais pas fukushodoin et je n’aurais donc pas dû participer à ce stage. Mais étant considéré comme « un jeune qui monte », Tamura Sensei a accepté que j’y participe.

Je me souviens parfaitement de l’état d’esprit des senpaï (Arnulfo, Avy, Castillon, Pellerin et j’en oublie) qui ne connaissaient de Chiba Sensei que sa réputation de « casseur ». Comme j’étais un des rares participants à le connaître, ils voulaient tous entendre ce que je pouvais en dire. Le premier cours s’est tenu le matin à 6 heures du matin, dirigé par Chiba Senseï. Fidèle à lui-même, il a « proposé » un misogi sous la forme suivante : « suwariwaza shomen uchi ikkyo ». Après avoir brièvement expliqué ce qu’était un misogi, il a divisé le cours en 3 périodes de 1/2 heure à l’aide de 3 bâtons d’encens, chaque période correspondant à un changement de partenaire. Il a demandé à tous de pratiquer à fond, sans pause et en silence. Il a lui-même, bien entendu, pratiqué et je me souviens qu’un de ses 3 partenaires a été Stéphane Benedetti. Je n’oublierai jamais la tête de Stéphane à l’issue de sa demi-heure de pratique avec Chiba Senseï : rouge pivoine et ruisselante de sueur. Il n’est pas inutile de rappeler, à ce propos, que si Stéphane peut aujourd’hui légitimement baser sa didactique sur le « non faire » et le « non agir », les pratiquants qui le suivent auraient avantage à ne pas oublier qu’elle est le résultat d’une pratique intensive et de litres de sueur versés sur les tatami.

À la fin du cours, la quasi totalité des participants avait les genoux en sang – et il ne s’agit pas d’une figure de style – inclus Chiba Sensei. Quelques curieux ont demandé à Tamura Senseï de montrer ses genoux. Inutile de dire, bien entendu, qu’ils étaient impeccables, sans la moindre trace, ni le moindre stigmate. Les miens étaient bien rouges, mais sans plaies.

Durant le petit-déjeuner, les conversations allaient bon train et la plupart des stagiaires a estimé que la réputation de Chiba Senseï n’était pas surfaite.

Le cours suivant, à 9 h.00, était tenu par Tamura Senseï et je dois dire que tout le monde s’en réjouissait parce que tous craignaient un nouveau cours de Chiba Sensei. Sensei a félicité tout le monde pour son attitude durant le cours du matin et a dit : « Comme tout le monde bien fatigué, cours tranquille maintenant », propos accueilli avec soulagement par tous les participants.

Résultat : 1 h.30 de Iaï en suwariwaza, et 1h.30 de souffrances supplémentaires. Une façon comme une autre et, je dois dire, plus qu’une autre, de nous rappeler que le surpassement de soi fait partie des méthodes éducatives du Budo japonais.

Personnellement, j’ai trouvé absolument géniale l’attitude de Sensei. Elle m’a permis de comprendre que l’on pouvait être exigeant et aimable à la fois. Les enseignants les plus exigeants ne sont pas forcément les plus féroces d’aspect et de comportement.

AJ : Je te remercie de bien avoir voulu m’accorder cet entretien.

publié par la revue AIKIDO journal (n° 21F – 1/2007)

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